Perdu.
Une fois de plus, j’étais perdu.
Perdu dans ma lecture. Faut dire que c’était plutôt intéressant : l’histoire d’un type timide qui va au bal le coeur battant, avec à la boutonnière une rose blanche et aux tripes l’espoir fou de retrouver la jeune fille qui la veille lui avait donné d’une part cette fameuse rose et d’autre part rendez-vous au bal le lendemain. Jusque là, c’est assez banal.
Bon tout se passe comme prévu : bien sûr le type est en avance, il poireaute, poireaute et quand ça commence à sentir le lapin, la fille arrive en disant ben je t’avais dit que j’arriverai tard (tu parles !). Après, ils disent on s’embête un peu, si on sortait prendre l’air ! En fait de prendre l’air, c’est les fesses dans l’herbe qu’ils vont se retrouver (et pour rattraper les taches sur les sous-vêtements, bon courage !).
Première erreur.
Bref, comme prévu, le lendemain, la fille dit je sais pas ce qui nous a pris, je veux plus. Ben tiens ! Finalement, le mec insiste et elle veut bien.
Deuxième erreur.
Un mois passe, la fille dit je crois que je suis enceinte. Le type pense ben merde alors, c’est malin et il dit faut éviter le scandale, on se marie (ça se passe dans les années trente en Bretagne). Alors, ils se marient mais le type a l’impression de s’être fait piéger (tu l’as dit bouffi !). Bon, ne m’en voulez pas, mais je crois que je vais arrêter de compter les erreurs, débrouillez-vous.
Un autre mois passe et la fille dit euh tu sais, mon chéri, finalement, je m’étais trompée, je suis pas enceinte. Le type se demande derechef si des fois il ne se serait pas fait piéger (lucide, le mec !) et il claque le porte et s’en va retrouver ses copains au bistrot !
J’en étais là de ma lecture, un peu avec l’envie de botter le cul de ce petit couple d’irresponsables, quand l’ambiance du mien de bistrot est venue se superposer à celle de celui du livre. Un vacarme insupportable : au comptoir, cramponnés à leur bières, bercés par les rêves houblonniers de voyages immobiles, arrivés depuis peu, trois hommes aux yeux liquides tanguaient comme des bateaux à l’abandon et répandaient tout autour d’eux des éclaboussures de mots inutiles et sales, des mots pour les serpillères et le tout-à-l’égout. Si l’éclusage de mousses et le racontage de conneries étaient des disciplines olympiques, ces lascars nous auraient ramené des tombereaux de médailles !
J’abandonnai un instant ma lecture — d’ailleurs comment continuer à lire avec de tels énergumènes dans les parages ! — et me demandai si je ne devais pas me lever pour faire une distribution gratuite de mandales à ces malotrus et abréger ainsi mes souffrances. C’est que voyez-vous, je suis un être tellement délicat que la vulgarité des autres me colle des pustules !
C’est alors que de derrière le comptoir arriva, hilare, un homme qui semblait gai comme un vietnamien quand il sait qu’il aura de l’amour et des saucisses de chien. Manque de bol, c’était un chinois (à ce propos, avez-vous remarqué qu’à Paname tous les bars-tabacs sont repris par des chinois ?!). Derrière lui, les volutes du percolateur dessinaient comme un mandala de fleurs de chrysanthèmes sur un mur lumineux où avec un peu d’imagination, on aurait pu voir le visage d’un bouddha bienveillant.
Et c’était beau.
Il s’est arrêté en face du trio. Le silence est tombé d’un seul coup. On entendait plus que, venant des cuisines, les ricanements d’un gang de salmonelles batifolant avec le plat du jour. À voir sa sérénité et sa détermination, j’ai espéré que ce soit un adepte de “la voie du poing qui intercepte” ou de quelque autre art martial au nom rigolo. Vas-y, j’ai pensé, balance-leur un coup de pied circulaire suivi d’une rafale de coups de coude en couinant comme Bruce Lee ! Sors ton nunchaku et marave leur la teuté (sic !). Il a posé les deux mains sur le comptoir et a dit :
– Je vous ressers la même chose, les gars ?
Devant les beuglements enthousiastes des trois consommateurs en voie de décomposition alcoolique, je me suis dit qu’il valait mieux pour eux que je parte, tiens. J’ai demandé l’addition. Une serveuse de poche, rescapée d’une usine chinoise de fabrication de championnes de gymnastique, a radiné son mètre quarante :
– Vous avoir pris le plat du jour ?
Heureusement pour moi, le spécial “pavé de saumon / brocoli / pommes sautées” je ne sais pas pourquoi, mais à force de le voir un peu partout, je commençais sérieusement à m’en méfier. Non, pris d’une soudaine envie d’exotisme, j’avais pris une paire de francforts avec des frites ! Ce que j’ai répondu à la miniature.
J’ai laissé deux tickets restaurant et j’ai mis les voiles.
Au comptoir, imbibés jusqu’au trognon, les immondes évoquaient avec tendresse l’épouse aimante qui attendait leur retour. En passant la porte, je les entendis s’esclaffer quand l’un d’eux éructa :
– Si elle me dit que j’sens la bière, j’lui dirai qu’il vaut mieux sentir la bière que la merde !
Imparable !
Une fois de plus, j’étais perdu.
Perdu dans ma lecture. Faut dire que c’était plutôt intéressant : l’histoire d’un type timide qui va au bal le coeur battant, avec à la boutonnière une rose blanche et aux tripes l’espoir fou de retrouver la jeune fille qui la veille lui avait donné d’une part cette fameuse rose et d’autre part rendez-vous au bal le lendemain. Jusque là, c’est assez banal.
Bon tout se passe comme prévu : bien sûr le type est en avance, il poireaute, poireaute et quand ça commence à sentir le lapin, la fille arrive en disant ben je t’avais dit que j’arriverai tard (tu parles !). Après, ils disent on s’embête un peu, si on sortait prendre l’air ! En fait de prendre l’air, c’est les fesses dans l’herbe qu’ils vont se retrouver (et pour rattraper les taches sur les sous-vêtements, bon courage !).
Première erreur.
Bref, comme prévu, le lendemain, la fille dit je sais pas ce qui nous a pris, je veux plus. Ben tiens ! Finalement, le mec insiste et elle veut bien.
Deuxième erreur.
Un mois passe, la fille dit je crois que je suis enceinte. Le type pense ben merde alors, c’est malin et il dit faut éviter le scandale, on se marie (ça se passe dans les années trente en Bretagne). Alors, ils se marient mais le type a l’impression de s’être fait piéger (tu l’as dit bouffi !). Bon, ne m’en voulez pas, mais je crois que je vais arrêter de compter les erreurs, débrouillez-vous.
Un autre mois passe et la fille dit euh tu sais, mon chéri, finalement, je m’étais trompée, je suis pas enceinte. Le type se demande derechef si des fois il ne se serait pas fait piéger (lucide, le mec !) et il claque le porte et s’en va retrouver ses copains au bistrot !
J’en étais là de ma lecture, un peu avec l’envie de botter le cul de ce petit couple d’irresponsables, quand l’ambiance du mien de bistrot est venue se superposer à celle de celui du livre. Un vacarme insupportable : au comptoir, cramponnés à leur bières, bercés par les rêves houblonniers de voyages immobiles, arrivés depuis peu, trois hommes aux yeux liquides tanguaient comme des bateaux à l’abandon et répandaient tout autour d’eux des éclaboussures de mots inutiles et sales, des mots pour les serpillères et le tout-à-l’égout. Si l’éclusage de mousses et le racontage de conneries étaient des disciplines olympiques, ces lascars nous auraient ramené des tombereaux de médailles !
J’abandonnai un instant ma lecture — d’ailleurs comment continuer à lire avec de tels énergumènes dans les parages ! — et me demandai si je ne devais pas me lever pour faire une distribution gratuite de mandales à ces malotrus et abréger ainsi mes souffrances. C’est que voyez-vous, je suis un être tellement délicat que la vulgarité des autres me colle des pustules !
C’est alors que de derrière le comptoir arriva, hilare, un homme qui semblait gai comme un vietnamien quand il sait qu’il aura de l’amour et des saucisses de chien. Manque de bol, c’était un chinois (à ce propos, avez-vous remarqué qu’à Paname tous les bars-tabacs sont repris par des chinois ?!). Derrière lui, les volutes du percolateur dessinaient comme un mandala de fleurs de chrysanthèmes sur un mur lumineux où avec un peu d’imagination, on aurait pu voir le visage d’un bouddha bienveillant.
Et c’était beau.
Il s’est arrêté en face du trio. Le silence est tombé d’un seul coup. On entendait plus que, venant des cuisines, les ricanements d’un gang de salmonelles batifolant avec le plat du jour. À voir sa sérénité et sa détermination, j’ai espéré que ce soit un adepte de “la voie du poing qui intercepte” ou de quelque autre art martial au nom rigolo. Vas-y, j’ai pensé, balance-leur un coup de pied circulaire suivi d’une rafale de coups de coude en couinant comme Bruce Lee ! Sors ton nunchaku et marave leur la teuté (sic !). Il a posé les deux mains sur le comptoir et a dit :
– Je vous ressers la même chose, les gars ?
Devant les beuglements enthousiastes des trois consommateurs en voie de décomposition alcoolique, je me suis dit qu’il valait mieux pour eux que je parte, tiens. J’ai demandé l’addition. Une serveuse de poche, rescapée d’une usine chinoise de fabrication de championnes de gymnastique, a radiné son mètre quarante :
– Vous avoir pris le plat du jour ?
Heureusement pour moi, le spécial “pavé de saumon / brocoli / pommes sautées” je ne sais pas pourquoi, mais à force de le voir un peu partout, je commençais sérieusement à m’en méfier. Non, pris d’une soudaine envie d’exotisme, j’avais pris une paire de francforts avec des frites ! Ce que j’ai répondu à la miniature.
J’ai laissé deux tickets restaurant et j’ai mis les voiles.
Au comptoir, imbibés jusqu’au trognon, les immondes évoquaient avec tendresse l’épouse aimante qui attendait leur retour. En passant la porte, je les entendis s’esclaffer quand l’un d’eux éructa :
– Si elle me dit que j’sens la bière, j’lui dirai qu’il vaut mieux sentir la bière que la merde !
Imparable !
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C'est immonde de me déprimer ainsi ! 

Les bars restent un lieu social. Et tant mieux... C'est vrai qu'à Marseille, les chinois derrière un comptoir... Non, pas encore...
Les tickets resto font plus vrai que vrai. Mais pas grand prince...
Les tickets resto font plus vrai que vrai. Mais pas grand prince...
... de littérature en forme de tranche de vie. Un bonheur de lecture comme d'hab.
"gai comme un vietnamien quand il sait qu’il aura de l’amour et des saucisses de chien" 
surtout que Nicole est passée la semaine dernière dans mon petit village et que j'ai dû assister au concert !

surtout que Nicole est passée la semaine dernière dans mon petit village et que j'ai dû assister au concert !
J'ai l'adresse d'un resto chinois dans Paris (oh ben ça alors !!!), plutôt calme, très bon (ben quoi ?), où l'originalité réside dans le choix de la musique d'ambiance.
Un peu dur à définir, sorte de samples de trucs connus (blind test en prime) en boucle à la sauce chinoise. Comment dire... c'est comme si les morceaux (où mélodies, appelez comme vous voulez) "s'arrêtaient" à l'intro... on n'a jamais la suite.
Et le mieux c'est que les morceaux (d'intro) vous restent en tête une semaine.
On y va ?

Un peu dur à définir, sorte de samples de trucs connus (blind test en prime) en boucle à la sauce chinoise. Comment dire... c'est comme si les morceaux (où mélodies, appelez comme vous voulez) "s'arrêtaient" à l'intro... on n'a jamais la suite.
Et le mieux c'est que les morceaux (d'intro) vous restent en tête une semaine.
On y va ?

07/10/08 à 18h34
ça dépend de quelle bière on cause".
Sinon c'est très bien, et moral avec ça : avoir de mauvaises lectures entraîne de mauvaises rencontres.
Sinon c'est très bien, et moral avec ça : avoir de mauvaises lectures entraîne de mauvaises rencontres.
hips ! des cochinchinois !



C'est parce qu'en plus, j'avais pris un demi, une crème brûlée et un café !
trois raisons de lire ce comm !
07/10/08 à 14h37
sinon très bien écrit !
moi aussi. Toujours de la très belle écriture, mais je comprends pas où tu veux en venir...
toi, tu dois savoir, c'est p'tet ça l'essentiel
toi, tu dois savoir, c'est p'tet ça l'essentiel

Tu sors ta fiente de pigeon et tes toiles d'araignées sur la table du troquet et tu t'en tartines le museau .
Normalement, la caillera avinée ne devrait pas tarder à mettre les bouts .
Normalement, la caillera avinée ne devrait pas tarder à mettre les bouts .


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dilettante
publié le 7 oct. 08